Christian Bobin, une manière sensible d’écrire la vie
Pour moi, Christian Bobin n’a pas seulement été cet homme né le 24 avril 1951 et mort le 23 novembre 2022 — une figure avec l’intériorité du Creusot, façonnée par la sidérurgie, par le feu, le métal et la patience du travail bien fait.
Au-delà de ce visage simple, où se mêlaient douceur et gravité, profondeur et rêverie, il m’a enseigné le précieux. Sa poésie inspire la mienne tant dans les étapes difficiles de ma vie que dans celles des autres. Je ne quitte jamais du regard la beauté qui existe dans l’épreuve et je partage activement ce en quoi il croyait : écrire délivre du mal.
L’origine du pourquoi
Pour lui, l’écriture a toujours été un chemin lumineux, une réparation. À travers elle, il avait la sensation de restaurer quelque chose.
Bien avant ses parents, des chemins semblaient s’être interrompus à cause, disait-il, du mensonge du monde : la vie de son grand-père paternel fut volée par le travail et celle de sa grand-mère maternelle par une paranoïa qui enferma très jeune cette dernière à l’hôpital psychiatrique.
Sont-ce ces destins brisés que Christian Bobin chercha inlassablement à éclairer ?
Adolescent, une photographie de sa grand-mère était posée là, devant lui, sur sa table de travail. Dès qu’il trempait la plume, il réalisait qu’« il y a plus de texte sur un visage que dans un volume de la Pléiade. » À chaque fois qu’il en croisait un nouveau, il essayait de le lire en entier, même les notes de bas de page.
Un silence bruyant
Il consacrait à chacun de ses livres une tentative pour consoler sa grand-mère : les mots savent réconforter les défunts.
Il n’est jamais trop tard pour guérir l’histoire de quelqu’un, jamais trop tard pour se raconter différemment ce qui a pu être blessé dans le passé. Avec cette conviction pour unique stylo, il n’a pas seulement essayé de soulager une aïeule éteinte, il a rempli de lumière la lecture de millions d’humains, dont moi.
Prenons l’exemple de L’enchantement simple : il s’arrête sur les moindres détails du quotidien. Il parvient à nous les restituer depuis un silence si bruyant qu’il paraît l’opposé du vacarme de notre société et de sa consommation.
Avec la grâce des instants ordinaires pour religion, il refusait de se conformer à l’autorité pour s’abandonner totalement à la richesse du vivant.
Sans académie
Christian Bobin ne cherchait pas le succès. Il rédigeait ses textes tout en enchaînant les petits boulots — bibliothécaire municipal, guide à un écomusée ou rédacteur pour une revue. Il fut également élève infirmier en psychiatrie puis professeur de philosophie.
Sa vie s’est passée dans les livres, loin des mondanités, loin des cercles académiques où habitent les sachants légitimes…
Il ne voulait appartenir à aucune institution littéraire, aucun collège qui serait davantage propriétaire de la langue que le commun d’entre nous.
Sa posture était bien plus naturelle qu’étriquée par des règles. Sa poésie s’incarnait par la pureté du regard et du verbe.
Dans Louise Amour, il explique « avoir sans le savoir fait avec ses lectures ce que les oiseaux, par instinct, font avec les branches nues des arbres : ils les entaillent et les triturent jusqu’à en détacher une brindille, bientôt nouée à d’autres, pour composer leur nid. »
La quête du vrai
Sa discrétion finira par être démasquée avec le succès d’un livre consacré à Saint-François d’Assise, Le Très-Bas. En 2016, il n’échappera pas au fait de recevoir le prix d’Académie pour toute son œuvre. Elle naviguait entre essai, poésie et suite de lettres (Un bruit de balançoire).
Il aborda certains thèmes tels des chapitres de vie : enfance, mélancolie, silence et absence.
Même par ces entrées-là, il sut faire preuve d’une sobriété poétique qui l’écarta spontanément du clinquant intellectuel, du spectaculaire littéral, du formaté éditorial.
Il savait que l’extraordinaire se cache dans la vie de chacun, chaque jour, dans ce que nous parvenons à trouver de merveilleux pour survivre : un papillon, une goutte de rosée ou le sourire d’un garçonnet.
Même lorsque nous sommes submergés par le doute, la désolation, ou le drame, même à cet endroit, il reste encore le cours de notre vie qui défile malgré tout — tel un carrousel biographique.
La signature de Christian Bobin nous renvoie à cette réalité par des lignes qui résident pourtant dans une paix joyeuse.
Une paix née de l’ordinaire, de la lenteur naturelle et de la lumière intérieure du monde.
Il s’attachait à écrire en présence du minuscule qui enchante, pour y réconcilier la douleur et la beauté. Chacune de ses œuvres respire dans le cœur de phrases qui battent à l’unisson avec celui du lecteur, le plongeant dans le souffle d’une vibration animique.
Son lien au vivant
Cet écrivain à la philosophie universaliste ne contemplait pas seulement la nature et le ciel, il les vivait comme une expérience dont il était un composant.
Le mur couvert de mousse pouvait devenir un grimoire absorbant l’essence de son être pour en faire un tout petit relief. Il s’y sentait presque aussi intelligent qu’un feuillage de noisetier ou qu’un rayon de soleil.
Quand la beauté du monde et la conscience de son existence se confondaient en lui, l’instant se faisait incomparable : une plénitude profonde s’installait, presque captive, mais toujours furtive.
Dans son ascétisme poétique, proche du mysticisme, sa simplicité sacrée n’oubliait jamais l’indifférence de la nature : « Un homme peut être assassiné sur un chemin de campagne magnifique, au milieu d’un parterre de fleurs. »
Sa griffe n’en niait aucun aspect, aucune lourdeur.
Dans son Autoportrait au radiateur, écrit juste après la mort d’une compagne, il relève la force dont nous savons faire preuve : « La vie, je la trouve dans ce qui m’interrompt, me coupe, me blesse, me contredit. La vie, c’est celle qui parle quand on lui a défendu de parler, bousculant prévisions et pensées, délivrant de la morne accoutumance de soi à soi. »
Lydie
Lydie Dattas, sa dernière flamme, dira de lui : « J’ai vécu avec un ange. »
Lui confia que la naissance de son amour pour elle, fut comme son histoire avec Mozart. Elle lui a parlé tel que Mozart et la pluie l’ont fait : « Très bien, comme il faut, à voix proche et basse, à voix de petite mère » (La présence pure).
Durant plusieurs années, elle recueillait ce qu’il disait à haute voix : espace de confiance où son écriture orale ne pouvait se retenir. Jusqu’à la mort de Christian Bobin, elle conduira des entretiens pour déposer les mots de l’auteur. De La Lumière du monde jusqu’au recueil posthume Le Murmure, cette oreille absolue respectera l’exacte justesse des phrases de son compagnon.
L’identité d’écrivaine de Lydie Dattas s’effaçait totalement de la transcription des récoltes — aucune question, aucune trace de « l’interrogatoire » — excepté pour la dernière œuvre, où l’extimité à quatre mains prépare à la mort annoncée, celle qui allait bientôt les séparer.
Il l’épousera à l’hôpital neuf jours avant qu’il ne meure. Lydie, main fidèle à la parole du poète qui dicte, a été sa « complice d’esprit », mais aussi celle qui « réveillait » chez lui certaines lumières poétiques.
Hommage
Dans l’annonce officielle de son décès, son éditeur Antoine Gallimard publiera : « Lisons Bobin, il nous soigne de la tristesse et du scepticisme, il nous invite à une quête de la joie avec ses mots empreints d’une grande sensibilité (…) Son sourire, sa joie, son humanité vont nous manquer. »
Contiguïté
Je vois une analogie entre le rôle de l’encre de Lydie et celui du biographe qui accompagne le narrateur : tous deux partagent cette qualité rare d’écoute et de présence, capables d’accueillir une parole dans toutes ses propriétés, sans aucun jugement.
Là où Lydie recueillait sous l’exigence immense de Christian Bobin, le biographe sensible, lui, transcrit en réanimant ce qui s’essouffle à l’oral.
Ainsi, la biographie ne se contente plus d’exister pour une seule personne — elle prend forme, et vient doucement rendre chacun à lui-même, tout en marquant le sceau d’un témoignage qui peut être reçu, compris, reconnu et transmis. Et cela sans s’appeler Christian Bobin.
