Que se passe-t-il réellement lorsqu’une personne entreprend d’écrire sa biographie ?
Au-delà du récit lui-même, trois regards se transforment progressivement : celui du narrateur, celui du biographe et celui du lecteur.
Le premier mouvement
Très souvent, c’est le trac chevillé aux mots qui ne sortent pas que le narrateur entame le récit oral de sa vie. Dès les premières paroles, certains cherchent une forme d’approbation dans mes yeux. D’autres — le regard dans le vague — commencent par énoncer ce qui pourrait ressembler à un acte de naissance. Ils débutent souvent par cela, paradoxalement par ce sur quoi ils n’ont aucun souvenir, juste les preuves civiles et sociales d’une identité.
Ce moment très singulier du premier entretien ne laisse pas encore émerger leur nature propre, mais un premier regard sur leur venue au monde. Ce monde dans lequel ils ont dû, tout au long de leur croissance, apprendre à apprivoiser les codes qui le composent. Tout comme ils acquerront ceux de la narration.
Une voix libre
Tous ont ce désir palpable d’être au plus proche de leurs souvenirs. Je sens parfois la timidité les emporter encore un peu, ou au contraire l’abondance d’informations leur servir de bouclier. Mais ils commencent tous, même fébrilement, à effleurer le mécanisme qu’entraîne le fait de se raconter.
Je les ai bien sûr rassurés en amont sur l’importance de se dire comme ils le souhaitent. De ne pas se priver d’un terme ou d’une expression qu’ils ont coutume d’utiliser. C’est cette authenticité qui signera le style de leur biographie, seulement traversée par le filtre littéraire.
Quelques-uns continuent à évoluer avec une appréhension encore vive durant de nombreuses séances. Dans ces cas-là, l’accompagnement que je choisis n’est plus seulement éditorial. Je prends le temps de comprendre ce qui se passe en eux. Je leur rappelle simplement que l’espace de nos entretiens est celui où le jugement n’a aucune place, en particulier celui qu’ils portent sur eux-mêmes, souvent source de blocages.
Ces moments que nous partageons — le narrateur et moi — contiennent toute la matière du futur livre, et pas n’importe lequel : le leur.
Parce qu’il n’est ni facile ni naturel de relier les fils de son passé, cet exercice nécessite d’être le plus disponible possible à sa propre histoire. De s’absoudre des injonctions morales qui taxent d’égocentrisme le fait de parler de soi. De se poster depuis la tour qu’ils habitent aujourd’hui, celle qui a le courage d’ouvrir d’anciennes fenêtres de vie.
Non parce qu’ils sont célèbres, mais pour qu’ils se célèbrent eux-mêmes.
Remanié et non ruminé
La découverte des premières lignes de leur mémoire demeure un moment précieux pour eux. Si je pouvais être une petite souris, sans enfreindre le droit à l’intimité, je me glisserais derrière leur cou. Juste assez loin pour qu’ils ne me sentent pas et juste assez près pour que je puisse entendre leur souffle. Accélère-t-il ? Ralentit-t-il ? Sans doute les deux par alternance.
Ce qui est commun à chaque narrateur, malgré la singularité de chaque vécu, est le sentiment de se reconnaître parfaitement. Mais ils observent aussi que leurs mots, leurs propres mots — agencés par la main d’une autre — dégagent un parfum d’inédit. Une vision d’angle bien différente. Plus une anthologie qui étouffait la logique de certains choix, mais un véritable rail qui raccroche tous les wagons d’une même existence.
Leur regard change de voie. Il devient curieux plutôt que réprobateur, compréhensif plutôt que condamnant.
Quand tous les versants d’une vie sont visités, ses paysages — les plus sombres comme les plus ensoleillés — se laissent contempler comme un panorama. Un panorama qui élargit notre perception de l’hier.
Anatomie personnelle
Au fur et à mesure des séances, la manière de se raconter se détend, se précise et s’affine. Elle commence à déployer des forces jusque-là insoupçonnées. Elle se décomplexe du besoin de légitimité. C’est pourtant la même personne, constituée du même ADN. Le même Paul, le même Dimitri ou la même Leila qui se trouvait tremblant, assis en face de moi, au temps de la première fois.
Le narrateur habite encore plus activement son parcours. Il veut prolonger ce plaisir éprouvé lorsqu’il a lu les premières lignes de son autobiographie. Alors, dates sans erreur, personnages plus précis, anecdotes savoureuses et ressentis du moment entourent avec bienveillance les passages les plus profonds.
Tantôt, une seule ligne résume ce qui n’est pas encore prêt à se dire, ce qui ne le sera peut-être jamais. Tantôt, un chapitre entier décrit dix minutes de vie. Quelques minutes où tout a basculé. Une poignée de minutes, comme un temps de Planck qui signerait un avant et un après.
Une nouvelle lecture de soi
Je souris chaque fois que l’écriture de leur biographie est achevée, que sa relecture complète est terminée. Les affirmations que chacun avait sur soi en début de travail sont radicalement différentes. Les « c’est vrai que je suis fainéante » ; « je ne comprends pas pourquoi je me suis tu » ; « je n’ai jamais eu bonne mémoire » ; « j’ai toujours fait de mauvais choix », tous ces coups de fouet semblent s’être évanouis avec l’ordonnance des mots dits.
Voici donc qu’écrire le livre de sa propre vie — car j’insiste sur le fait que c’est bel et bien une co-écriture — pourrait influencer le regard que les humains portent sur eux-mêmes et sur leur passé ? Transformer leur plomb en or ? C’est la mécanique du premier des trois regards sur une seule vie : celle du narrateur qui se revit.
Cinétique des naissances
La deuxième mécanique est celle du biographe, tout du moins la mienne.
À chaque nouvelle histoire de vie, je me sens honorée par le blanc-seing que le narrateur me signe. Je ne perds jamais de vue que l’entièreté de la place lui appartient, mais je garde une place entière. Celle de la façon dont je vais retranscrire, organiser et mailler ce qui s’y inscrira. Avec fidélité et sensibilité, mais surtout avec la reconnaissance de la chance que j’ai : pouvoir relater la vie de tout un chacun n’a jamais rien de commun !
À chaque premier rendez-vous, à chaque première parole du personnage principal, je ressens la même émotion. Chez moi aussi, elle est empreinte de fièvre. Mais pas de celle qui cloue au lit de la timidité. Non, plutôt de celle qui fête cette nouvelle possibilité de comprendre encore davantage l’humanité.
J’accueille le narrateur comme une sage-femme recevrait un nouveau-né. Avec assurance et délicatesse, avec bienveillance et expertise, avec curiosité et patience.
Même si le lange est toujours prêt, le nourrisson, lui, n’est jamais le même.
L’écriture par nature
Tout au long de l’avancée des heures d’entretien, qui se transforment pour moi en heures d’écriture, j’ai la sensation de voir grandir le narrateur. Non seulement dans son cycle chronologique rédigé, mais aussi dans son élasticité au récit. Les souvenirs refont progressivement surface, parfois de façon inattendue, parfois à l’aide d’un carnet tenu entre deux séances.
J’assiste à cette évolution avec une tendresse franche qui ne manque pas de leur échapper.
Ma transcription se nourrit de leur pratique qui performe sans même qu’elle ait reçu quelque formation que ce soit. Ils s’approprient enfin pleinement leur biographie, participant à ce qu’ils souhaitent y lire ou ce qu’ils souhaitent y taire.
Moi, je mesure l’intimité qui nous lie sans jamais opérer de transfert.
Une richesse ignorée
Des gens, inconnus jusque-là, me partagent désormais les écus de leur parcours, généreusement, par caissettes entières. Alors qu’ils doutaient ne pas avoir vécu suffisamment de quoi remplir un livre, je découvre une bibliothèque dont les rayons sont la loge de romans, d’essais, de poésie, de psychologie, de philosophie, de thrillers et même de témoignages touchants et salvateurs.
Depuis toute jeunette, je garde l’intime conviction que la richesse ne se trouve pas à proprement parler dans les bourses, mais bien dans les expériences de vie, dans les parcours anonymes, souvent atypiques et exceptionnels.
Mon métier de biographe me le confirme à chaque nouvelle biographie : toutes les destinées recèlent une chronique passionnante.
Notice d’anthropologie
Lorsque je fais une dernière relecture définitive avant impression, que je suis sortie de la technicité biographique, que je parcours simplement l’ouvrage, je comprends chaque instant de la vie de l’autre.
Je me sens chaque fois transformée, émue et surtout reconnaissante. Point d’orgueil ou de vanité en vue, je prends juste la mesure de ma fortune : un thérapeute écoute la souffrance ; un journaliste écoute l’actualité ; un historien écoute le passé ; moi, j’écoute l’humanité racontée par les humains eux-mêmes.
Je les rencontre, je les perçois, je les écris.
Voici donc qu’écrire le livre d’une autre vie que la sienne — depuis les mots qui me sont prêtés seulement quelques heures — pourrait influencer le regard que je porte sur l’Homme ? C’est indéniable. C’est la mécanique du deuxième des trois regards sur une seule vie : celle du biographe qui goûte aux extraits d’une civilisation.
Encore plus proche
Le troisième regard est celui du lecteur.
Dans le cadre de la biographie privée, il est un parent, un ami, un aimé, régulièrement un des personnages de l’œuvre. Il côtoie le narrateur de loin ou de très près. Mais connaît-il l’histoire depuis l’intérieur ? Depuis les pleurs, les doutes, les joies et les choix qui ne se sont jamais manifestés au grand jour ?
Tout ce qui s’est viscéralement passé est souvent muet.
Là, couché sur des pages numérotées, reliée par un sens, défaite d’accusation et replacée dans son contexte, la confidence d’une vie s’avère captivante et poignante.
Elle rend le lecteur tolérant et quelquefois même désolé.
Désolé, car lorsque nous touchons du doigt l’existence de quelqu’un, nous comprenons qu’auparavant notre jugement sur lui était biaisé, amputé, logiquement incomplet. Que la force qui est née du drame n’est pas apparue sans difficulté. Que les rires croisés cachaient en fait des larmes ravalées. Et que la résilience ne frappe jamais à la porte du bonheur. Elle enfonce celle de l’épreuve pour apprendre à survivre, à continuer d’avancer même quand les jambes sont coupées.
Un présent précieux
Avoir l’occasion de lire la vie d’autrui, c’est gagner le droit de fréquenter sa dignité, et se rappeler que personne n’est parfait. Que si nous parvenons à regarder les failles de l’autre comme un relief et non plus comme un défaut, nous accepterons les nôtres avec davantage de compassion.
Je dis souvent à mes adolescents que juger ou se comparer est un exercice périlleux. Il nécessite d’avoir enfilé la peau de l’autre durant plusieurs décennies. Et même ainsi, il reste totalement hasardeux de jeter la pierre.
Se plonger dans le récit d’un être cher, c’est aussi se rapprocher au mieux de lui.
Lorsque je reçois un témoignage de lecteur, il contient presque toujours ces deux mots : cadeau inestimable.
Voici donc que lire la biographie d’un proche — depuis les mots qu’il a acceptés de partager — pourrait influencer le regard que nous portons sur lui, sur nous-mêmes ? Les remerciements reçus vont dans ce sens. C’est la mécanique du troisième des trois regards sur une seule vie : celle d’une sphère privée qui change de lentille.
