Une biographe funambule

Prêter sa plume à l’histoire d’une vie demande parfois quelques talents de funambule.

Lorsque j’ai commencé mon métier de biographe, j’avais déjà intellectualisé le fait que je devrais avancer comme une funambule sur le fil des souvenirs du narrateur. Le fil tiré par celui qui les raconte comme ils viennent : en vrac, sans décor préalable, parfois totalement sortis de leur contexte.

Dès mes premières expériences, je pus me rendre compte que la corde tendue au-dessus de la piste était loin d’être unique, qu’un réseau plus large attendait le pas de ma plume.

Je vous invite à en découvrir quelques-uns. Certains m’avaient été enseignés ; j’avais pu en pressentir d’autres. Et puis il y avait ceux que seule l’expérience pouvait démasquer.

Le patchwork d’une mémoire

Il fut bien naturel que je commence mon premier entretien en annonçant rapidement à ma narratrice « racontez-moi votre vie comme cela vient et je me chargerai de tout mettre en ordre ». Après tout c’est le propre de ma formation.

C’est un réel défi de parvenir à rester attentive à ce qui se dit, prendre des notes, penser à ce qui pourrait faire lien, s’immerger totalement dans le passé d’une inconnue et surtout capter l’essence même de ce qui fait sa façon de s’exprimer.

Le tout en commençant à projeter le cadre qui saurait être le plus favorable et le plus fidèle au récit.

Entendons-nous, je suis entièrement dévouée à l’écoute durant l’entretien, mais les réflexes techniques se faufilent tout de même.

Je crois en cette analogie avec le plan qui se dessine dans l’esprit de l’architecte : vous avez une image précise de ce que vous voulez ; vous lui expliquez et lui doit traduire, agencer et surtout harmoniser. Même quand vous lui décrivez une baignoire dans la cuisine…

Alors que l’histoire personnelle apparaît au fur et à mesure, que des bribes liées à des faits plus marquants que d’autres réclament la priorité, le souvenir « invisible » persiste.

Il arrive régulièrement que, quatre ou cinq entretiens après l’épisode concerné, il s’incarne subitement. Qu’importe, si le narrateur y tient, je l’intègre !

Pour ce faire, je ne bouleverse pas forcément la rédaction passée. Bien d’autres techniques me permettront alors de rendre ses lettres d’or au moment resté sur le quai de la marge.

Selon l’âge de celui qui se remémore, selon son état de santé, selon sa capacité à raconter, selon la sensibilité de l’événement abordé, les mots peuvent manquer, ou déborder.

Qu’ils percolent ou qu’ils inondent, qu’ils soient immédiats ou différés, ils seront accueillis tels qu’ils sont : propres à chacun.

Sans compter que j’ai l’oreille aussi souple qu’un pied d’équilibriste. Celui qui sonde le câble sous la plante.

C’est une posture bien utile pour l’écriture d’une autobiographie.

Surtout que je ne suis pas styliste ; je ne crée pas une nouvelle tendance à la mode. Non, je participe à l’assemblage d’une collection de pièces de tissu venues d’époques différentes. Une fois toutes cousues ensemble, la tenue se révèle des plus singulières.

Taillée sur mesure, elle tient la cohérence de toute une vie entre ses fils pendant que mon aiguille continue d’ajuster sa couture aux mouvements d’actualité du narrateur.

Un rythme au gré du présent

Cette femme délicieuse, dont les printemps se comptaient en quatre-vingtaine, se montrait bien investie dans l’énoncé de son vécu. Mais la vie qui défilait pendant ce temps, elle, ne lui laissait pas toujours l’occasion d’honorer toutes nos rencontres.

Et durant celles qui avaient lieu, il arrivait que la fatigue s’empare d’elle de façon inattendue ; parfois au bout de quelques minutes de narration seulement.

Je la sentais forcer ses pensées, cherchant visiblement à les contraindre coûte que coûte. Par des mots phares qui n’éclairaient plus rien de sa mémoire.

Je devinais aisément sa gêne, dont celle de m’avoir fait déplacer jusqu’à chez elle pour un entretien qu’elle avait cru pouvoir mener. Mais je la rassurais tranquillement tout en l’encourageant à remettre le récit de ses aventures personnelles au prochain rendez-vous.

Lorsque cela devint davantage répétitif, je pris l’habitude de lui envoyer un message rappelant notre entrevue, la veille de cette dernière. Rien qu’au timbre de sa réponse, je parvenais à déterminer si le maintien de l’entretien s’avérait judicieux.

Par ce simple geste, je repoussais tout risque de culpabilité de sa part, sans oublier d’optimiser mes plages d’activité rédactionnelle…

Adieu les trajets infructueux !  

Une fois, il arriva même que je lui propose une visio — sous le coup d’un doute de pleine forme.

Je lui expliquai qu’elle n’aurait qu’à cliquer sur un lien transmis par mail. Un lien qui se chargerait également de respecter la confidentialité de notre échange.

De bonne composition avec son époque, elle accepta sans réticence aucune.

Et puis vint le temps des canicules, et avec lui celui de ses effets néfastes. Dans ce frêle corps déjà bien épuisé, les maux se cumulaient sans trêve.

Je compris rapidement que le simple fait de se raconter finirait par devenir douloureux.

Paradoxalement, je constatais que l’espace de parole immanent au contage de sa vie réussissait à lui procurer un souffle aussi dynamique que nostalgique. Qu’elle se sentait privilégiée de replonger dans son enfance, d’autant plus qu’autour d’elle, certaines de ses compagnes de vie s’éteignaient doucement…

Alors, je pris le parti de discuter un instant de ce contraste avec elle. Nous ne tardâmes pas à convenir ensemble qu’une pause serait préférable.

Une pause, oui. Mais pas un arrêt brutal ou définitif. Juste quelques semaines mêlant un temps de deuil, des examens médicaux et surtout un congé bien mérité pour les souvenirs à raviver.

Il était devenu évident que sa biographie ne serait pas de celles qui s’écrivent d’un trait régulier et resserré, mais plutôt de celles qui prennent chaque propicité pour continuer de le faire.

Nous n’avions aucune assurance que l’épilogue de sa biographie rencontrerait un jour l’imprimeur, mais sa souvenance apprit tout de même à se déposer, par touches clairsemées certes mais avant tout nourries.

Je découvrais ainsi qu’un fil pouvait épouser bien des mouvements sans perdre pour autant sa tension. Ma marche y gagnait peu à peu en maîtrise.

De quoi m’aventurer en terrain moins familier…

Quand l’outil devient socle

Il existe d’autres conditions qui mettent parfois les entretiens en péril.

Si, dans ma pratique, la proximité physique semblait tenir le haut du podium, je découvrais avec étonnement qu’elle pouvait, dans de rares cas, aller jusqu’à desservir la qualité de présence du narrateur.

 J’acceptai progressivement que la modalité que j’avais imaginée comme idéale ne soit finalement pas celle qui convenait le mieux à ce projet-là.

L’enjeu de cet aménagement ? Sécuriser suffisamment celle qui allait me confier sa vie pour que sa parole puisse trouver un espace optimal avant de rencontrer la page blanche.

Pour cette narratrice, le flot tumultueux des grandes villes était devenu particulièrement éprouvant à affronter depuis sa dépression. Il était hors de question que cela génère à nouveau la crise d’angoisse déjà traversée lors de son premier trajet jusqu’à mon fauteuil.

Cela aurait pu se régler par un simple déplacement de ma part, mais je me rendis vite à l’évidence que cette fois-ci, l’adaptation demandait encore plus de personnalisation. Les phrases difficiles à porter pour sa voix d’aujourd’hui exigeaient d’être exprimées autrement que de visu.

La mise en mots d’une vie placée sous le joug de la dureté imposait un maximum de précautions pour parvenir à préserver l’intégrité de cette femme. Dans son histoire, l’autre avait si souvent représenté une menace, que la moindre présence sonnait davantage comme une intrusion que comme un accompagnement.

Un accord tacite entre nous convint donc qu’elle me dévoilerait son parcours chaotique seulement depuis son canapé. Seule ? Oui, mais enfin rassérénée. Ce qui fit que je ne la rencontrai qu’une seule fois en face à face et par la suite, bien plus pleinement devant la caméra.

Les chapitres les plus noirs de son histoire purent se transmettre en douceur, dans l’intimité d’un présent dont l’avant faisait soudain moins peur.

Sans surprise, la progression de son livre nous donna de plus en plus envie d’allumer le PC pour la séance d’après.

J’y guettais l’implicite tout en écoutant l’indicible. Je souriais au courage qui se déployait à l’autre bout de la toile. Je m’attachais particulièrement à entourer son regard du mien, à maintenir ce lien tout du long.

Dans la retranscription d’une vie faite par le biographe, la fidélité aux mots et aux ressentis du narrateur cimente particulièrement le récit de son témoignage. Cette fois-ci, la distance ne parvint à abolir aucun des sens essentiels à ce fait : je voyais tous les troubles ; j’entendais tous les trémolos. De son existence tempétueuse.

Maintenant que je pouvais attester de l’authenticité d’une relation biographique par écrans interposés, je ne manquais pas d’ouvrir mon horizon. Tous ceux qui souhaitaient faire appel à mes services, même depuis un éloignement géographique certain, s’en trouveraient aussi bien lotis que les Lyonnais !

Sur le fil, j’apprenais jusqu’où certains tendeurs pouvaient être desserrés sans compromettre dangereusement l’équilibre.

Mais je ne tardai pas à admettre que certaines contraintes tirent suffisamment sur le câble pour le faire céder.

Le prix d’une traversée

Cette fois-ci ce n’est ni la distance ni l’outil technologique qui me séparait de cet homme qui me sollicitait. C’est un tout autre facteur qui vint empêcher mon aide sur son projet.

Je mesure parfaitement ce que peut engendrer l’aspect financier d’un accompagnement dans l’écriture de l’histoire d’une vie entière.

Mais cet investissement repose sur des éléments aussi concrets que le temps de production, la qualité de la transcription ainsi que la marque d’une plume qui, même effacée, laisse naturellement des traces dans la rédaction.

Écrire sa vie à quatre mains n’est pas une simple entreprise.

Déposer son histoire tout seul dans un livre peut s’avérer un chantier hors de portée. Alors quand on découvre qu’il existe des écrivains privés dont le métier est précisément d’en piloter les travaux, l’heure du premier contact semble sonner.

Quand l’envie se manifeste, beaucoup de questions restent suspendues. Certaines trouveront réponse dans la lecture de publications rédigées à cet effet par les biographes eux-mêmes. D’autres, au contraire, devront attendre d’avoir rencontré un professionnel.

Pourtant une interrogation reste souvent plus sensible que ses sœurs. Celle du coût !

Pourquoi existe-t-il une telle différence entre les offres présentes dans le domaine ?

Je ne développerai pas ce sujet qui mérite un article à venir, mais je peux déjà en donner quelques contours.

Deux tarifs ne racontent pas toujours la même prestation. Derrière une heure passée à recueillir la parole peuvent se cacher des temps d’écriture très différents, une proximité plus ou moins grande avec l’oral, plusieurs degrés de relecture, de correction ou de recherche, mais aussi des prestations annexes qui seront comprises ou non dans le prix annoncé.

Les modes de facturation eux-mêmes varient : à la séance, au forfait et parfois selon le volume du texte final.

Comparer deux montants sans regarder ce qu’ils contiennent reviendrait donc à comparer deux livres à leur seule épaisseur.

Je vérifie toujours avec la personne qui fait appel à mes compétences qu’elle s’est assurée au préalable de l’adéquation entre son besoin primordial et mes capacités à y répondre.

Si cela n’a pas été validé en amont, je lui conseille vivement de s’imprégner des informations disponibles sur mon site.

Je comprends également que la charge émotionnelle qui émane d’une décision prise après de nombreux mois de réflexion, voire des années d’hésitation, puisse troubler ou même voiler la mesure de l’engagement.

Pendant l’échange téléphonique que j’eus avec l’homme concerné ici, il me confirma avoir consulté mon site. Après quelques éclairages sur ma façon de procéder, quelques récoltes au champ de ses craintes et de ses espérances, il m’apparut très clairement que son projet revêtait un caractère pressant.

Pour répondre favorablement à son désir de réaliser son projet dans les meilleurs délais, je lui conseillai une fréquence de narration hebdomadaire. Ce qui implique un budget mensuel plutôt conséquent puisque je demande que chaque séance achevée soit réglée avant la prochaine.

En raccrochant, je quittai un homme soulagé, presque apaisé de pouvoir enfin mettre en mots le chemin qu’il avait parcouru jusque-là.

Peu après, je lui envoyai un mail qui résumait et donnait un cadre à cette ambition désormais commune.

Dès le lendemain, son retour me fit entrevoir que l’intensité de son souhait, enfin réalisable, avait masqué les conditions inhérentes à son accomplissement.

La mise de fonds s’avérait trop importante pour lui.

Telle une biographe funambule, je lui soumis alors l’idée qu’un espacement des entretiens serait parfaitement adapté. Ainsi, il pourrait me raconter son histoire au rythme qui conviendrait le mieux à sa bourse.

C’est toujours un déchirement pour moi lorsque cela se révèle l’unique frein, mais les réalités économiques s’imposent des deux côtés.

Je l’informai également que je pouvais l’orienter vers un confrère ou une consœur dont les formules seraient peut-être plus en adéquation avec le nombre de deniers qu’il souhaitait consacrer à son autobiographie. Cela en vue de nourrir son appétit pour une impression rapide de l’ouvrage de ses mémoires.

Seulement voilà, ce qui paraissait compter au-delà de l’urgence semblait être mon univers biographique, ma façon de regarder le monde et l’humain. C’était cela qui l’avait convaincu de vivre cette expérience avec moi, même s’il voulait toujours le faire sans tarder et sans échelonner.

Je fus très touchée par son témoignage et par le tact dont il fit preuve en ne me demandant jamais de réviser mon prix.

Il n’est pas franchement évident de donner corps au fait que parfois, tenir sur le fil, c’est aussi accepter qu’il n’existe pas de passage praticable en l’état. Que certains câbles, malgré tous les réglages envisagés, ne permettent simplement pas d’avancer.

C’est donc plutôt émue que je rédigeai quelques derniers mots qui lui garantirent que, dans le cas où sa position viendrait à changer sur l’espacement des séances, je me tiendrais à sa disposition…

La prochaine et dernière limite, que je vais aborder dans cet article, n’a plus rien à voir avec une impossibilité pratique ou économique. Elle finit bien par un hic, mais uniquement celui de l’éthique.

C’est la seule frontière devant laquelle je choisis de rester droite et ferme. Que je choisis de ne jamais traverser.

Et pourtant son fil est si fin qu’il en paraît invisible…

Carrée dans ses souliers

S’il est bien une leçon que j’ai retenue, c’est celle de la précaution qu’il faut prendre en relatant les faits vécus par le narrateur.

Ne jamais perdre de vue qu’il nous donne sa version d’un événement passé. Que seule sa vérité transpire. Et que devant une situation brossée, ce sont surtout ses propres ressentis qui ont plein pouvoir sur les mots portés par sa voix.

Il est pourtant capital de préserver cette vérité intime dans toute sa substance. Davantage encore lorsque le projet biographique laisse affleurer le désir de relire sa vie pour mieux la comprendre.

Mais il est tout aussi crucial de ne pas transformer ce texte en chef d’accusation. Même lorsque les faits ont été jugés et condamnés par les cours consacrées à ce rôle, il reste mon devoir de prudence.

Certes la biographie privée est davantage vouée à circuler dans la sphère intime du narrateur que dans celle de l’édition. Mais dans un contexte de nouvelles technologies et d’internet, rien ne garantit qu’une photo de l’une des pages de son livre ne soit un jour diffusée sur un réseau social — par un proche ou l’un de ses lecteurs.

Cette sortie de route, après impression, pourrait avoir de larges conséquences.

Je vous laisse imaginer les dégâts possibles si la transcription de chaque mémoire individuelle s’autorisait à pointer quelqu’un du doigt. Qui plus est avec suffisamment d’éléments d’identification pour en faire une diffamation…

La personne visée deviendrait simplement un coupable « décrété », hors de tout tribunal.

Et justement, les absents aussi comptent. Ils ont une dignité, une réputation, éventuellement une famille ; ils ne sont pas là autour de la table pour répondre à ce qui est raconté sur eux.

Dire tout ce qui habite vos souvenirs, aussi subjectifs soient-ils ? Si tel est votre vœu, absolument !

Mais mon travail veillera toujours à préserver votre vérité sans pour autant que sa formulation porte abusivement atteinte à un tiers.

Parce qu’une véritable adresse de funambule demande aussi d’appréhender tout ce qui pourrait entraîner sa chute.

Je crois finalement que le cadre n’est pas là pour contraindre l’humain, mais pour lui offrir un endroit suffisamment sûr où il puisse être pleinement lui-même. La souplesse en fait partie. Elle n’en est ni l’ennemie ni l’exception : elle participe à sa construction.

L’expérience m’a simplement appris qu’elle ne s’exerce pas partout avec la même amplitude. Certains fils acceptent d’être détendus, déplacés, parfois même noués autrement. D’autres ont besoin de conserver toute leur tension.

Il ne s’agit donc pas de savoir jusqu’où je suis prête à m’adapter, mais jusqu’où je peux le faire sans que ce qui soutient mon accompagnement perde à son tour son équilibre.

C’est peut-être cela que je n’avais pas encore assimilé lorsque je posai mes premiers pas sur le câble.

Un funambule n’avance pas parce que son fil ne bouge jamais.

Il avance parce qu’il a appris à bouger avec lui.