poésie

Ici, mes mots se lisent, tout simplement

La poésie délivre toutes les joies du monde.

Sans maître, sans peur, elle nous libère par sa voix d’ailleurs.

C’est une pause que l’on s’accorde, juste le temps d’une blue note.

L’affranchi

Affranchi de cinquante années, le large s’offre à lui.
Sur la plage, il trace le même rectangle que celui du champ connu.
Il est libre, mais dort encore au cœur du trac.
Il prend le temps, le temps d’apprendre à marcher pour lui-même.

Le temps ne presse plus. Le temps n’oppresse plus.
Le temps tenait seulement dans le rosaire de l’espérance.
L’ère de la certitude est là, l’âge de la servitude n’est plus.
Ici, ni fer, ni serpe, ni promesse de plaies.

L’affranchi ne se hâte pas, il ne court pas.
Ses chevilles si longtemps liées, portent l’empreinte du boulet.
Il ne veut pas tomber. Il laisse l’insouciance au pré de son enfance.
Il veut goûter l’affranchissement, en faire l’expérience, poil par poil.

Chaque jour il fait un pas, juste un pas de plus, pour s’éloigner du clos.
Chaque jour il dépose un galet, juste un galet de plus,
au centre de la grève.
Il se déleste du poids des chaînes.

Il apprend l’essentielle légèreté.
Il avance à peine, pourtant il avance.
Le temps n’a plus d’importance.
L’affranchi vit sa propre Gouvernance.

Cette fleur

Je regarde cette fleur, là, dans le vase,
sur la table dans la cuisine.
Ses pétales de lys, encore fermes et gorgés,
me commandent de glisser au fond de ce qui est :
là, dans le vase, sur la table, dans la cuisine.
La fleur m’offre une goutte,
une larme de rosée.
Une goutte formée d’un ovale filant,
un cristal éclairé par les notes du vent.
C’est le vent de la fenêtre,
qui vient juste de bâiller.
Mon doigt file sur l’huile du pistil.
Elle rebondit.
Elle se dépose.
Un peu moelleuse, elle prend la pose.
Bouche bée, hypnotisée, je reste là, accoudée.
Ce baume adoucit le passé,
l’histoire,
le cœur,
l’âme
et la main.
La fleur et moi ne faisons plus qu’Un.

Lettre de non-amour

Pas d’éternité,
l’amour fane comme fane la plus belle des roses.
Je ne t’aime pas
mon adoré.
Tes yeux gardent les miens suspendus à l’instant,
sans flirter,
sans draguer
ni l’avenir ni le présent.
Je ne t’aime pas
mon aimé.
Et les joncs de l’étang saluent toutes nos errances.
Tu m’enlaces,
tu m’embrasses,
me chuchotes des silences.
Ta douceur juvénile étreint l’âme de mon lit,
et ce grand non-amour prend un goût d’infini.
Je te laisse passer comme le temps qui percole,
outrancier, en filet,
invisible à l’œil nu.
Ce même œil perché à l’été de ton cul.
Aux bourrelets de tes lèvres.
L’angulaire de ton nez.
Cet œil qui sait
combien je n’aime point.
Alors je mesure,
je pèse,
note la chance que j’ai
de ne pas encore t’aimer,
t’emprisonner,
t’aliéner,
te posséder.
Pour que vive
toujours
ta si belle liberté.

Tous enceints

Nous sommes tous enceints de ce monde,
de sa terre meuble et féconde
où germent toutes les graines,
même les insoupçonnées.
Nous sommes tous enceints de ce monde,
de ses vastes déserts
où chaque perle de sable
fait d’un mythe légendaire la plus belle des fables.
Les serpents confiants, sur les dunes à flanc,
tels des sillons racés sur une lune perchée.
Et le pas des chameaux dessine une caravane.
Sur la crête des sommets, elle ondule et trépane.
Ses empreintes éphémères creusent un cirque flanqué
qui fera le logis des aubains scarabées.

Nous sommes tous enceints de ce monde,
de sa montagne robuste,
que nous portons profonde.
Son roc est ancré, parsemé de sauvage,
de chamois princiers sabotant les alpages.
Ses pentes abruptes, berceaux de glaciers,
disputent aux marmottes la parole sacrée.
Dans la cave de sa roche, les minéraux s’épousent
quand les druses divorcent sur le banc des partouses.

Nous sommes tous enceints de ce monde,
de ses volcanes joyeuses
qui embrasent nos bondes par leur lave ferreuse.
Elles lambinent, musèlent, se pavanent et creusent.
Leurs cratères libèrent les magmas violentés,
où le chaos profère sa colère orangée.
Et les basaltes cognent un tapis exalté
tout au fond de ces fleuves aux calots enfumés.

Nous sommes tous enceints de ce monde,
de ses forêts feuillues
où les traits du grand Râ font une barbe drue
aux ramures de lierre qui se croisent et qui tuent.
Les champignons colons qui narguent les fougères
prolifèrent sans père dans la fertile lumière.

Nous sommes tous enceints de ce monde,
de ces torrents rageurs.
Ils dévalent les monts et raflent les vallées.
Ils dévorent et inondent avant d’être avalés
par la cuve presque ronde de leur lac gelé.
De leurs eaux affolées qui trémoussent et s’envolent,
les rives en crochets crachent de blanchâtres oboles.

Nous sommes tous enceints de ce monde,
de ses grandes cités,
dans lesquelles les buildings rivalisent de fierté,
où les toits élevés — fiers gamins bornés —
se moquent des aïeux
de ses vieilles rues pavées.
Les lumières sont nombreuses, comme autant de bonnes fées
penchées sur le couffin du monde civilisé.

Et les hommes qui trottent sur ce monde enfanté
poussent aussi tous en nous.
Tels des milliards de bottes, nous foulons la même boue.
Nous sommes tous enceints de ce monde,
nous y sommes tous liés.
Que nous niions cette ronde ou que l’on s’y sente attaché,
nous accouchons d’une onde, dont la colombe est née.

D’autres poèmes poursuivent leur musicalité sur Madame Maud et ses odes

« La poésie est une parole aimante : elle rassemble celui qui la prononce, elle le recueille dans la nudité de quelques mots. Ces mots – et avec eux le mystère d’une présence humaine – sont offerts à celui qui les entend, qui les reçoit. La poésie, en ce sens, c’est la communication absolue d’une personne à une autre : un partage sans reste, un échange sans perte. On ne peut pas mentir en poésie. On ne peut dire que le vrai et seulement le vrai. […] Si on en ment on sort de la poésie pour choir dans le langage coutumier, dans le mensonge habituel, dans la vie ordinaire, morte. » — Christian Bobin

Il arrive que ces mots prennent une adresse.